Les hommes et l’avortement

Trouver un espace pour faire son deuil

Steven Sukkau

Les hommes cherchent encore leur voix – et leur douleur – lorsqu’il s’agit d’avortement.

Alors que les questions légales peuvent sembler bien tranchées pour les défenseurs des deux côtés de la controverse politique, les histoires individuelles révèlent les vies réelles qui sont affectées.

Dr. Laura Lewis est la directrice exécutive de la Canadian Association of Pregnancy Support Services. Selon elle, les hommes ont été traditionnellement mis en marge de la grossesse. Depuis la révolution sexuelle quand le sexe, la grossesse et la paternité ont été séparés.

« De maintes façons, les hommes se sont fait dire qu’ils n’ont pas leur place dans une grossesse non planifiée, explique-t-elle, mais l’impact émotionnel continue d’être bien réel. »

Lewis raconte l’histoire d’un jeune homme qui, revenu à la maison après un week-end passé à l’extérieur, a découvert qu’on avait pressé sa petite amie de se faire avorter et qu’elle avait subi la procédure non désirée en son absence.

« Ce fut très traumatisant pour lui… il était dévasté. Il a dû faire un cheminement difficile pour l’accepter. »

Pour les hommes qui ont participé activement au choix de l’avortement, Lewis dit qu’ils peuvent ressentir qu’ils n’ont pas la permission de faire leur deuil.

« Ce n’est pas vrai. Quand un homme se donne la permission, alors ce cheminement commence, par étapes, et il est unique pour chaque individu. »

Lewis est médecin de famille depuis 22 ans. Le long de son parcours, elle est passée de la position pro choix à celle de pro vie, qu’elle a partagée dans le balado d’Hommes de Parole du Canada pour alimenter une discussion franche, avec des moyens pratiques de montrer l’amour de Christ pour tous.

« Ce n’est certainement pas une chose que j’ai décidé de faire », ajoute-t-elle, mais c’est un rôle qu’elle a accepté de jouer, afin de promouvoir une nouvelle façon pour la profession médicale d’aborder les grossesses non planifiées.

« L’une des façons les plus efficaces d’y arriver, c’est par l’entremise du travail merveilleux et compassionnel des centres locaux de soins de grossesse. »

Toutefois, ça n’a pas toujours été le point de vue de Lewis. Même durant ses études, elle a compartimenté la connaissance de l’embryologie et le plan génétique unique établi à la conception.

« Je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce qui était l’avortement, je m’efforçais seulement d’aider les femmes à “ régler ” leurs grossesses non planifiées avec les solutions qu’elles désiraient, ce qui est exactement ce que nous voyons dans notre culture aujourd’hui. »

C’est très loin de sa perspective actuelle, précise-t-elle, après avoir vu l’impact de l’avortement sur les femmes, les hommes et les familles, et l’importance d’alternatives pratiques et compassionnelles.

Selon Lewis, c’est lors d’un voyage missionnaire médical au Guatemala qu’elle a « vu Dieu en action » et que son cœur a été touché. Son périple l’a engagée dans un sentier où elle voyait la valeur de toute vie.

Sa révélation suivante est venue lorsqu’elle a observé une jeune femme trisomique de sa communauté. « J’ai réalisé combien les gens lui faisaient de la place, combien de joie elle apportait dans toutes les situations et à quel point ses parents l’aimaient. »

Cela a soulevé la question « qui sommes-nous pour dire qui devrait mourir dans notre dépistage anténatal ? »

Peu après, Lewis a aidé à créer un centre de grossesse et a commencé à entendre les histoires de femmes qui se remettaient émotionnellement de leur avortement.

« Je ne les avait jamais entendues. Cela a été difficile… et a beaucoup influencé mon opinion. »

L’avortement a surgi sur la place publique récemment, alors que plusieurs États américains se sont attaqués de front à cette question.

En janvier 2019, l’État de New York a supprimé une clause de la Reproductive Health Act qui rendait criminel un avortement après 24 semaines de gestation, à moins que la vie de la mère ne soit en danger.

L’État a également supprimé un article forçant le personnel médical à protéger la vie et à fournir une aide si le bébé avorté naissait en vie.

Le Canada est unique en ce qu’il est le seul pays occidental à n’avoir aucune législation sur l’avortement. Il est complètement légal d’avorter un bébé jusqu’à qu’il sorte du canal génital. La dernière loi a été annulée en 1988 quand Henry Morgentaler a porté la cause devant le Cour suprême.

« Notre pays se trouve toujours dans un vide juridique et plusieurs Canadiens ne le réalisent pas. »

Dans ce vide, beaucoup de femmes et de jeunes couples se retrouvent dans des situations très difficiles.

Environ la moitié de toutes les grossesses (dont beaucoup de femmes plus jeunes) ne sont pas planifiées, note Lewis. Elle se rappelle l’histoire d’une fille de 14 ans qui est tombée enceinte et que la mère de son petit ami a pressée de se faire avorter.

Quatre ans plus tard, Lewis dit que l’adolescente lui a confié qu’elle pensait à son enfant tous les jours depuis l’interruption de sa grossesse.

Alors que beaucoup de femmes regrettent profondément la décision d’avorter, Lewis remarque que plusieurs ressentent qu’elles n’ont pas le choix : elles craignent que leur petit ami ne les quitte et se demandent comment elles pourront finir l’école et supporter financièrement leur enfant.

« Une grossesse non planifiée peut engendrer ce courant de peur et d’incertitude… et sans l’entourage qui peut les accompagner et leur apporter espoir, encouragement et support pratique, les femmes peuvent croire que l’avortement est le meilleur choix – ou le seul choix – qui s’offre à elles. »

La première chose qu’elle dit au père, c’est de seulement écouter la mère. « Je pense que parfois, les hommes se croient obligés de dire “ c’est ta décision et je t’appuierai quoi que tu fasses ”. Et pourtant, ces mots peuvent en réalité donner l’impression que l’homme n’est pas intéressé et la femme peut se sentir abandonnée. »

Il est important de savoir d’où vient la pression, explique Lewis. Est-ce qu’elle vient des personnes dans leur vie ou de leurs circonstances ?

Ensuite, il faut envisager toutes vos options, y compris l’adoption, le parentage et l’avortement.

« Toutes ces options ont une conséquence sur la vie et il n’y a pas de bouton de retour en arrière, alors vous devez vraiment comprendre “ à quoi ressemble ” chacune d’elles. Ensuite, assurez-vous d’identifier vos propres valeurs. »

C’est une décision qui doit se prendre avec la tête et le cœur, en tant que couple, de dire Lewis.

Quand l’option choisie est l’avortement, Lewis note que les deux parents empruntent une voie où de parents qui attendent un enfant, ils deviennent un père et une mère qui ont perdu cet enfant.

La déconnexion qui existe entre l’opinion désinvolte de la culture occidentale sur l’avortement et la dévastation émotionnelle qu’il entraîne peut ajouter à la honte, souligne-t-elle. « Notre culture dit que ça ne devrait pas être un problème de se faire avorter… alors, ça peut être vraiment dur de savoir où l’on peut aller pour vivre sa douleur. »

Cela peut conduire à la honte en secret et « c’est difficile de guérir une chose dont on ne parle jamais », poursuit-elle.

Au lieu de cela, elle encourage les gens à reconnaître leur douleur et à trouver quelqu’un avec qui ils se sentent en sécurité pour la partager.

« Il y a un cheminement à suivre et de merveilleuses ressources à utiliser pour aider les hommes à trouver la guérison complète et le pardon réparateur en Christ. »

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STEVEN SUKKAU est journaliste et habite à Winkler, au Manitoba, où il partage son temps entre les nouvelles du jour, s’occuper de son enfant et aller au cinéma avec sa femme.